27 mars 2009
Risques et certitudes
Cette crise financière mondiale, en nous plongeant dans de douloureuses incertitudes sur l’avenir, ne doit pas nous faire oublier nos valeurs d’hier et d’aujourd’hui. Ce moment, ce long moment, cette traversée de peurs et de manque, est celui où doit s’exercer, encore plus que d’habitude, la social-démocratie. Cette crise nous rappelle de manière encore plus déchirante, les valeurs sociales-démocrates. Ce moment est aussi une crise idéologique qui délimite et borne de chacun de ses cotés ce que doit être le socialisme d’aujourd’hui.
Ainsi, à notre droite on a cru et l’on croit toujours, tenace nostalgie, à l’autorégulation des marchés. L’idéologie qui a fait le sarkozysme est celle où l’on pense que le possible génère lui-même sa nécessité, ses limites et ses devoirs. De ce qui est possible émanerai la restriction, la retenue, la morale comme auto-régulation. Cette crise est un démenti cinglant et horrible à cette ancienne foi.
Et à notre gauche, l’on croit que ce qui est nécessaire, parce qu’il est nécessaire, est possible. Que ce qui est moral, parce que cela est juste, est forcément possible. Nous sociaux-démocrates assumons le bras de fer entre le nécessaire et le possible.
Et concrètement, l’urgence est que cet idéal prenne toute sa dimension aujourd’hui. C’est pour cela qu’il est assez effrayant que le discours simpliste « on donne des milliards pour les banques et rien pour les plus démunis » soit porté par les plus hauts responsables du parti socialiste. Qu’un élu de gauche puisse annoncer sans sourciller que, s’il était aux affaires, il ne sauverait pas les dépôts bancaires des citoyens et prendrait le risque d’une destruction pure et simple du capital des Français laisse songeur. Des exemples historiques suffisamment éclairants, à commencer par la crise de 29, peuvent être rappelés pour soutenir que dans une économie monétarisée personne, pauvre ou riche, n’a intérêt à une faillite généralisée des banques.
Il faut néanmoins chercher, sinon des responsables, du moins des explications à la crise. Dominique Strauss Kahn l’a rappelé récemment, la crise actuelle est une crise de l’excès de crédit, et, en conséquence, de ceux qui ont profité de ces excès. Les banquiers qui ont ouvert les créances certes, les financiers qui les ont titrisés certes, mais aussi ceux qui ont pensé qu’ils pouvaient s’endetter sans limites. Vivre au dessus de ses capacités financières est un leurre, comme vivre au-delà des capacités environnementales est un leurre. Leurre qui nous rappelle que la crise écologique, infiniment plus dure, infiniment plus durable, est devant nous et que nous devrons en assumer, là encore, la charge collective.
Néanmoins la financiarisation de l’économie porte une lourde responsabilité, puisque la finance est devenue à la fois le moteur et les roues d’une machine à générer du profit, le plus vite et le plus intensément possible. Y compris bien sur en s’accaparant les ressources des moins solvables. Pire, la finance moderne est l’apothéose de la pensée néo-libérale, en ce sens qu’elle a permis de construire un marché, ce qui est le crédo du néo-libéralisme, mais un marché de concepts, ce qui est plus rare, et surtout un marché de concepts faux, ce qui, vu l’ampleur des enjeux, est inédit à l’échelle historique. « Il n’y a de rationalité à l’économie libérale de marché en matière de risque que pour des situations parfaitement calibrées et statistiquement renseignées » rappelait récemment un mathématicien reconnu dans la revue Esprit. Les modèles mathématiques utilisés par les financiers pour estimer les risques concernant les positions détenues ne permettent pas une bonne estimation quand les situations sont exceptionnelles et génèrent des comportements inédits. C’est la nature intrinsèque du risque : lorsque survient une situation exceptionnelle, personne ne sait comment les individus vont réagir. Cela a été très bien expliqué par les traders eux-mêmes, qui ne comprenaient pas pourquoi, durant l’hiver, tout le monde continuait à vendre et donc à faire baisser des actifs (pas les toxiques, ceux qui étaient adossés à une valeur économique réelle) dont la sous-cotation était déjà manifeste et qui auraient dû au contraire être achetés en masse. C’est la limite de la théorie de l’efficience qui veut que les marchés produisent, à tout instant, la meilleure évaluation possible des titres. Il ne s’agit pas de remettre en cause les marchés, mais la foi absolue en ces marchés. L’impuissance des meilleurs modèles de mathématiques financières est l’illustration de cette intuition géniale de Keynes.
Des sommes considérables ont été mises sur les marchés financiers, générant des profits considérables, mais aussi des risques considérables dont tout le monde se rappelle maintenant qu’ils sont potentiellement porteurs de pertes encore plus considérables que les profits qu’ils ont permis de réaliser. La plupart des acteurs des marchés financiers savaient qu’il y avait une partie du risque qu’ils maîtrisaient et une partie qu’ils ne maîtrisaient pas ; mais ils savaient aussi que dans le cas d’une déflagration du système, au moment du « passage » dans le risque non maîtrisé, ils ne subiraient qu’une petite partie des conséquences de la déflagration. Ce qu’il y a d’inepte dans ce système, symbolisé par la formule « individualisation des profits, mutualisation des pertes », c’est que chaque acteur financier avait compris et, bien évidemment, adopté les règles du jeu au moment même de sa première transaction. Et que pendant que la plupart des sympathisants de gauche dénonçaient les profits déconnectés des réalités des marchés financiers, ils n’avaient pas encore réalisé qu’en plus, un jour, ils auraient à payer les pots cassés d’un système de profit dont il se croyait juste exclus… Ils n’avaient pas encore réalisé qu’en cas de problème tout le monde devrait payer, y compris ceux qui n’en ont pas les moyens.
L’histoire en marche, comme la finance, est dans une queue de probabilité, c’est la raison pour laquelle personne ne sait actuellement où nous allons dans la crise, et que l’on se borne aux incantations. En attendant le calme (c'est-à-dire non pas la reprise, mais le retour à une situation prévisible, modélisable), le rôle principal de l’état est de garantir les biens de ceux qui n’ont pas pris de risque mais qui subissent les évènements consécutifs aux actes de ceux qui en ont pris. Donc en premier lieu de sauver les banques, pour sauver les dépôts de l’immense majorité des citoyens.
François Lecompte et Jean François Cesarini
Commentaires
Qu’un élu de gauche puisse annoncer sans sourciller que, s’il était aux affaires, il ne sauverait pas les dépôts bancaires des citoyens et prendrait le risque d’une destruction pure et simple du capital des Français laisse songeur
pas entendu souvent
Pour être juste avec la Gauche traditionnelle, L'extrait ci dessus.. c'est quelque chose que je n'ai pas entendu souvent!
Je voulais préciser ici qu'il y a "sauver les banques" et "sauver les banques", il y a 50 façons différentes d'intervenir. Pour l'instant tout ça se fait dans l'opacité la plus totale.. et l'autosatisfaction des élus UMP face à la réponse élyséenne me laisse de marbre.
Si j'ai le temps dans les jours qui viennent j'aimerais sortir un petit billet sur The Good Bank! On nous a parlé pendant longtemps de Bad Bank, où l'on mettrait tous les actifs toxiques des grandes banques (cette Bad Bank serait publique bien sûr)... les établissements bancaires assainis repartiraient au front comme si de rien était. Imaginez maintenant que la Good Bank, publique rachéte les Bons Actifs des banques, les dépots à vu etc.. et le réseau de branches avec tout le personnel de "front office" .. la banque privée (et ses actionnaires) serait duement rémunérée mais devrait avec cet argent netoyer tout son back office et ces actifs douteux! à creuser mais Moi j'aime.
Paraphrasant un article sur éco89.. Attention ! l’objectif réel et prioritaire des banques est de se débarrasser de tous leurs actifs « pourris » sur la puissance publique ! Et ça marche. , Les banques veulent nettoyer leur bilan à moindre frais !
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